Témoignage

Mémoire d’amérindienne: histoire d’une exaction

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A la frontière de l’actuel Canada avec les Etats-Unis, je vis dans une grande communauté divisée en plusieurs petits villages. Je m’applique à être la fille du guérisseur de notre groupe, groupe dans lequel nous sommes une trentaine d’individus.

Mon peuple est pacifiste et dotée d’une spiritualité très terrestre: en effet, nous adorons la Terre Mère. Les sacrifices et rituels sont plutôt rares car nous sommes concentrés sur l’agriculture même s’il nous arrive de chasser de petits animaux en temps de raréfaction alimentaire.

Aujourd’hui, la plupart des hommes ainsi que mon père vont partir négocier avec une autre tribu. Depuis que les visiteurs sont arrivés sur nos terres, l’agitation se fait de plus en plus grande et les hostilités prêtent à se présenter.

Je me rappelle l’amour que je portais à mon père qui était un homme merveilleux, plein de bonté et de sagesse. Avant son départ, il me prend par les épaules et me charge de rassurer mes prochains avec cette bienveillance chaleureuse qui ne le quitte jamais. Il me rappelle une recette d’onguent pour prévenir d’éventuelles infections dues à notre hygiène rudimentaire à laquelle il attribut ma fièvre naissante. En effet, mon corps tremble mais de le voir partir. Depuis quelques jours, je ressens une fébrilité inconnue. Tout ce que je sais, c’est que je ne veux pas le voir partir, lui et les potentiels guerriers. Au bord des larmes, je lui exprime mon pressentiment accompagnée d’une angoisse impétueuse.

« N’aie crainte, mon enfant. Tu es à l’abri ici puisque tous les guerriers du clan voisin seront au rassemblement de demain »

J’ai envie de le croire, pourtant mon corps entier me hurle qu’un danger se profile et je ne parviens pas encore à identifier lequel. Après quelques larmes qu’il essuya, je compris que rien ne le ferait rester plus longtemps auprès de moi. Les chevaux étant prêts, nous regardons les hommes quitter le village dans un semblant de joie que nous peinons à maintenir.

Ne les voyant plus à l’horizon, mon angoisse disparaît au profit d’une envie de tressage avec les femmes et leurs enfants. La journée se déroule dans un grand calme. Mon cousin venant du village voisin nous apporte quelques restes du repas du soir et nous faisons un petit feu pour les réchauffer. Il parvient à lire ma nervosité sur mon visage et ce qu’il dit ne me rassure pas : « j’ai vu plusieurs corbeaux aujourd’hui… ils nous observaient. ». Je lui souhaite une bonne nuit et me couche seule, la tête encore trempée de sueur. La nuit sera courte et profonde comme une lame déchirant le ciel.

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Au petit matin, je suis réveillée par les pleurs de mon petit cousin qui commencent tout juste à faire ses nuits. Je reconnais à ses pleurs qu’il a faim et me lève donc afin d’aller lui chercher un peu d’eau et du lait. Pour la première fois depuis longtemps, je contemple le spectacle pur et respectueux du lever de soleil sur notre plaine et le vent m’envoie un souffle aux parfums de soulagement.

Nous recommençons alors notre travail de tressage de la veille. Cependant, nous nous efforçons de le faire car nos esprits se trouvent auprès de nos pères et frères partis au rassemblement censé nous promettre le retour de l’harmonie.

La terre se met à vibrer et mon esprit comprend immédiatement ce qui nous attend. J’entends des galops et des bourdonnements qui bientôt atteindront leur antonyme. La langue perçue à mes oreilles m’est inconnue et je ne souhaite pas la connaître car j’ai trop entendu parler de ces locuteurs en de tristes et effroyables termes: nous les avons appelé les « Blancs ».

Arrivés au sommet de la dune, ils s’annoncèrent avec des cris sauvages, fiers du spectacle de l’impuissance et de la panique. Tout le monde se met à hurler et tente de s’échapper mais ils sont trop nombreux et plus rapides pour nous encercler car à cheval.

Le chef du groupe inaugure de manière audible le début du carnage. Des têtes roulent à terre, des gorges s’ouvrent dans des effusions de sang et quelques membres se perdent. Ils rient lorsque certains implorent d’être épargnés et se moquent de nous en pointant le doigt sur notre agonie délirante. Me concernant, ils se limitent à me poignarder dans le dos, je tombe face contre terre et feint d’avoir rendu le dernier soupir. Tout ceci dura 2-3 minutes tout au plus, ils sont déjà partis vers le prochain village, le suivant et ainsi de suite…

Malgré ma blessure « superficielle », j’ai perdu beaucoup de sang. Après un malaise, j’ouvre les yeux et me lève afin de trouver un endroit où me cacher jusqu’au retour de nos hommes. Malheureusement, j’ai des vertiges, j’éprouve beaucoup de difficultés à rester debout et encore plus à marcher. La forêt est à une vingtaine de mètres mais c’est sans compter sur le retour de la cavalerie. On croirait qu’ils savaient que la vie n’avait pas été définitivement balayée.

On me tire les cheveux, crache, marche dessus. Mes bras et mes jambes sont tranchés afin d’être  insérés de force dans mes parties intimes. Après m’avoir tranché la gorge, mes râles d’étourdissement et de douleur inouïe déclenchent des éclats de rire chez ces hommes civilisés. Ma vue se trouble et les sons se font lointains, la vie me quitte inexorablement. Je ne sens plus que l’odeur de terre mêlée à mon sang et mes larmes. Le vent vient s’évanouir dans mon cou comme un baiser… le premier et le dernier.

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Sources photos:

http://passionimages.easy4blog.com/categorie-indiens-femmes

http://divinelumiere.moncontact.com/t244-initiation-a-l-astrologie-amerindienne

 

 

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